Étude de cas : Restauration des éléments linéaires hérités en Saskatchewan

Publié:Apr 27, 2026
Rédigé par: Thomas Haney,

Collectif de reboisement Canada

- (CRC)

Introduction

Le ministère de l’Environnement de la Saskatchewan met actuellement en place un programme provincial visant à restaurer plusieurs centaines de kilomètres d’infrastructures linéaires anciennes, notamment d’anciennes routes, des sentiers et des lignes sismiques pour lesquelles il n’existe aucune obligation de remise en état, ainsi que celles qui ont été détruites par les incendies de 2025 et qui affectent des habitats de grande qualité pour le caribou. Grâce au financement du programme 2GA, le ministère a achevé en 2024 la phase initiale d’inventaire et d’évaluation sur le terrain de sa première zone de projet d’infrastructure linéaire et est désormais passé à la phase de planification opérationnelle.

Le projet est dirigé par l’équipe de restauration des habitats de la Direction des terres du ministère. À titre de membre de l'équipe de restauration, Kathleen Gazey, spécialiste en conservation, se consacre à la mise en œuvre du projet 2GA. Son parcours professionnel dans le domaine forestier est varié, allant du milieu universitaire à l'industrie en passant par le secteur public. Elle a enseigné la sylviculture et l'écologie forestière à des étudiants en foresterie à l'Université Lakehead, a travaillé comme forestière chargée de la planification dans l'intérieur de la Colombie-Britannique et comme forestière de secteur pour le gouvernement de la Saskatchewan à Meadow Lake. Aujourd’hui installée à Regina, elle met cette vaste expérience au service de la planification des projets de restauration 2GA. Il va sans dire que la restauration des éléments linéaires présente des défis bien différents de ceux des projets classiques de régénération forestière.

La présente étude de cas examine la manière dont le ministère de l’Environnement de la Saskatchewan aborde la hiérarchisation des sites, le choix des traitements de restauration, l’engagement des parties prenantes et des titulaires de droits, ainsi que la planification logistique pour les éléments linéaires. Elle illustre également le temps, les investissements et les capacités institutionnelles nécessaires pour mettre en place un programme de restauration à partir de zéro. Pour toute organisation à un stade de développement similaire, elle offre une référence pratique et permet d’évaluer de manière réaliste ce qu’implique véritablement la mise en place d’un programme. Ce contexte rend la question du financement d’autant plus urgente : l’expertise et les systèmes que des programmes comme celui de la Saskatchewan ont mis des années à développer représentent un investissement public considérable — un investissement qui risque d’être démantelé si un financement stable et à long terme ne prend pas le relais à la fin du projet 2GA.

Un élément linéaire traverse le projet pilote de restauration du gouvernement de la Saskatchewan au sud du champ de tir aérien de Cold Lake (Photo : Gouvernement de la Saskatchewan)

La zone du projet pilote (limites en jaune) se situe juste au sud du champ de tir aérien de Cold Lake, dans l’unité de conservation SK2 West Caribou.

La carte détaillée montre la densité des routes, des sentiers et des lignes sismiques au sein de la zone d’étude identifiée pour l’évaluation. La carte régionale montre la zone du projet au sein de l’unité SK2 West plus large.

La question des éléments linéaires hérités

À l’instar de ses voisins à l’ouest, la Saskatchewan est traversée par un réseau de vieilles routes et de sentiers, dont certains datent de plusieurs décennies et dont beaucoup n’ont aucune origine identifiable. Dans la partie occidentale de la province, les lignes sismiques sont courantes ; vers le centre et l’est, cependant, ce sont les anciens sentiers d’extraction et les chemins forestiers qui prédominent. Et bon nombre d’entre eux partagent une caractéristique : ils ne sont soumis à aucune obligation de remise en état. En général, ces anciennes routes et ces anciens sentiers ont été aménagés avant la mise en place des exigences de remise en état des routes au début des années 2000.

En l’absence de règles claires en matière de responsabilité de l’industrie, la charge de ces infrastructures relève souvent d’une zone juridique grise. « Si le gouvernement ne se charge pas de la remise en état des terres, note Mme Gazey, il y a peu de chances que ce soit fait. » En effet, le gouvernement de la Saskatchewan avait déjà désigné les plans de gestion de la région du caribou comme une priorité, et le financement du programme 2GA a donné à la province l’occasion d’intervenir en tant que promoteur.

La justification de la restauration des infrastructures linéaires est bien connue des écologistes spécialisés en restauration. En effet, ces perturbations fragmentent l’habitat du caribou, servent de « voies rapides » aux prédateurs en offrant des couloirs ouverts le long desquels les loups et les ours peuvent se déplacer plus vite et plus loin à travers la forêt dense, et augmentent la pression de prédation sur cette espèce déjà menacée. Les enjeux culturels sont tout aussi pressants : de nombreuses communautés des Premières Nations et métisses de la Saskatchewan ont volontairement suspendu la chasse au caribou à mesure que les populations de caribous déclinaient. L'objectif à long terme du programme, selon Mme. Gazey, « est de rétablir une population de caribous autosuffisante capable de soutenir à nouveau la chasse traditionnelle ».

Un élément linéaire hérité dans la zone de conservation du caribou SK2. Malgré la présence de peupliers faux-tremble environnants, le corridor ne présente aucune régénération d’arbres et continue de servir de voie de passage aux prédateurs, ce qui illustre pourquoi la régénération passive seule est souvent insuffisante sur ces structures. Le panneau indicateur mesure 2 m de haut et chaque section colorée mesure 50 cm. Source : Gouvernement de la Saskatchewan.

Les plants en motte de type 412A, comme ces jeunes sapins grandissime, présentent un volume racinaire plus important et s'implantent plus rapidement. Source : PRT

Évaluation du site avant l'intervention

Avant d’engager des ressources pour la restauration de la zone du projet pilote (une zone présentant une forte densité d’éléments linéaires située à l’ouest de la province), la Saskatchewan a fait réaliser un inventaire complet de la végétation et une évaluation sur le terrain de la zone concernée. Les résultats ont été surprenants : une part importante des éléments était déjà en cours de régénération, sans aucune intervention. En effet, la végétation avait atteint une hauteur suffisante pour obstruer la ligne de mire des prédateurs et contribuer à la défragmentation de l’habitat. Réfléchissant à la résilience surprenante de certains sites, Gazey explique que les résultats « ont montré que certaines de ces zones n’étaient pas aussi compactées que d’autres et que certains écosites se régénéreraient sans traitement ».

Lorsque des interventions s’avèrent nécessaires, le plan prévoit un sous-solage mécanique, la création de monticules dans les zones plus humides afin de créer des microsites, ainsi que des plantations. Le pliage des arbres, la mise en charnière et la transplantation de mottes sont également envisagés, à la fois pour contrôler l’accès et pour réduire les lignes de vue. Lorsque c'est possible, les débris ligneux grossiers seront ramenés sur les sites. Quant à la composition des espèces, elle est représentative de la forêt boréale locale : épinette noire et blanche, pin gris et mélèze. Pour la première zone du projet, les semis sont cultivés selon les spécifications des conteneurs 412A afin de favoriser le développement du système racinaire et la survie.

L'un des défis liés à l'identification des zones de projet de restauration d'éléments linéaires a consisté à déterminer une densité suffisante de ces éléments dans les zones ne faisant pas l'objet d'exigences de remise en état existantes, tout en assurant une coordination avec les titulaires de permis du secteur quant à leurs futurs besoins d'accès. Avant de confirmer le choix d'un site, le programme doit vérifier si les titulaires de permis ont des obligations de remise en état concernant les éléments dont la restauration est envisagée. L'approche la plus efficace consiste à aligner les activités de restauration du programme sur les obligations des titulaires de permis, de sorte que les deux soient prises en compte simultanément dans la même zone.

C’est une étape facile à négliger, mais cruciale. Kathleen Gazey la résume ainsi : « L’objectif est de travailler avec le titulaire de permis qui a l’obligation de remise en état dans la même zone, afin de coordonner les travaux de restauration ; de cette façon, il n’aura pas besoin de revenir pour rouvrir une route que nous avons remise en état. »

Participation des parties prenantes et de la communauté

Le processus de participation du programme a commencé bien avant l’élaboration de la première ébauche du plan de restauration. Les communautés des Premières Nations et métisses, diverses industries, les trappeurs, les pourvoyeurs et le grand public ont été impliqués dans les plans de gestion de l’aire de répartition du caribou eux-mêmes, c’est-à-dire les documents originaux qui identifiaient la restauration des éléments linéaires comme une priorité de gestion de l’habitat. Maintenant que le travail passe au niveau opérationnel, ces mêmes groupes ont été à nouveau sollicités, au niveau local, avant que l’ébauche du plan ne soit élaborée. L'objectif était de veiller à ce que les connaissances du secteur privé, de la communauté et des acteurs locaux en matière d'aménagement du territoire et de besoins d'accès soient intégrées au plan dès le départ.

Le programme a toujours été axé sur la consolidation des accès plutôt que sur leur suppression. « On n’élimine pas tous les accès. On essaie plutôt de les amalgamer pour que l’habitat soit moins morcelé. On sait bien que les gens veulent et ont besoin d’accéder à ces terres, et on essaie de trouver un équilibre entre tous ces enjeux », explique Kathleen Gazey. Cette amalgamation tient aussi compte d’une réalité opérationnelle : les corridors restaurés sont des zones écologiquement sensibles, et chaque passage supplémentaire risque d’endommager les plantations ou de compacter à nouveau des sols en cours de régénération.

Les usagers récréatifs ont souvent réagi par une acceptation réticente. La consolidation des accès implique des changements pour les usagers locaux du territoire, mais l’importance du rétablissement du caribou est généralement reconnue et comprise. Le projet de plan sera examiné par ces groupes avant d’être finalisé.

Cette approche est utile car les communautés des Premières Nations et métisses qui contribuent à l’élaboration du plan connaissent déjà bien le projet lorsque la phase de consultation obligatoire arrive. Ainsi, les gens sont informés et les retards en aval sont moins susceptibles de survenir. La province examine également les possibilités d’impliquer les communautés locales dans le projet, tant au stade de la planification qu’au stade de la mise en œuvre, en mettant l’accent sur la formation et la création d’opportunités économiques.

Défis opérationnels : Accès, sécurité et surveillance

Outre la gestion de l'engagement des parties prenantes et des titulaires de droits, la restauration des éléments linéaires présente des défis logistiques sans équivalent dans les opérations conventionnelles de plantation d'arbres. Il ne s'agit pas de parcelles de coupe traditionnelles : les éléments à restaurer sont souvent les mêmes sentiers qui, autrement, permettraient d'accéder à une zone de travail. Une fois que le défonçage, l'amoncellement et le pliage des arbres ont été effectués le long d'un tronçon d'ancien sentier, celui-ci n'est plus praticable. Une part importante de l’accès aux sites de plantation devra se faire par hélicoptère — non seulement pour entrer sur le site, mais aussi pour approvisionner en continu les équipes de plantation en plants à mesure qu’elles progressent depuis l’extrémité la plus éloignée d’une ligne. Ces coûts doivent être intégrés dès le départ aux budgets des programmes.

La sécurité est un autre aspect à prendre en compte. Voici quelques-unes des considérations de Kathleen Gazey : les engins lourds, les terrains boréaux isolés, les conditions hivernales, les sentiers dont l’intégrité structurelle est inconnue, les machines dispersées le long d’une ligne sans point de convergence facile en fin de journée. Des questions telles que « Combien de machines travaillent ensemble? À quelle distance les unes des autres?  Où placer la réserve de carburant lorsque les pistes ne se rejoignent pas? » sont constamment examinées et traitées dans le plan opérationnel final. Ces défis seront abordés avec le sous-traitant chargé de la gestion du projet avant le début des opérations, plutôt que laissés à résoudre sur le terrain.

Création d'un réseau de connaissances

L'un des avantages les plus précieux du programme est l'accès à un réseau croissant de professionnels travaillant sur des projets similaires. Grâce au Collectif de reboisement Canada et au Northern Boreal Caribou Knowledge Consortium (NBCKC), le programme a eu des échanges fructueux avec des homologues du Manitoba, de l'Alberta, de la Colombie-Britannique et des Territoires du Nord-Ouest.

« Je suis très reconnaissante de la générosité dont les gens ont fait preuve en partageant leur expérience », dit-elle.

Jesse Tigner, de Swamp Donkey Solutions, entrepreneur possédant une vaste expérience dans la restauration de structures linéaires en Alberta, s’est révélé une ressource particulièrement précieuse. Il a partagé des connaissances opérationnelles sur l’équipement, les conditions hivernales et la sécurité qui, autrement, auraient pris des années à acquérir.

De même, Katherine Wolfenden, de la Première Nation de Fort Nelson, dont Kathleen Gazey a découvert le programme lors d’une réunion du NBCKC à Edmonton, a eu une influence tout aussi importante. J’ai eu l’occasion de la rencontrer au printemps dernier et j’ai été impressionnée par ce qu’ils ont accompli en matière de restauration, par leurs connaissances et par ce qu’ils sont en train de développer », raconte Kathleen Gazey. Pour celle qui met en place un programme à partir de zéro, cet accès à quatorze années d’expérience de terrain est, comme elle le dit, inestimable.

Perspectives d’avenir

Les commandes de plants sont finalisées pour le site du projet pilote, la sélection d’un entrepreneur en gestion de projet est en cours, et le plan opérationnel de restauration de la première zone pilote arrive à son terme. Les campagnes de plantation sont prévues à partir de 2027 pour le projet pilote et jusqu’en 2030 pour les sites ultérieurs, avec un volume total potentiel pouvant atteindre 500 000 plants dans l’ensemble de la zone de conservation du caribou SK2.

À l'issue de la période de financement 2GA de la Saskatchewan, qui s'achève en 2031, la province a mis en place un programme d'atténuation et de compensation pour faire face au développement industriel dans l'habitat du caribou. Les promoteurs industriels qui perturbent l'habitat du caribou devront soit restaurer le paysage affecté, soit contribuer au fonds d'atténuation et de compensation pour les travaux à réaliser.

Les enseignements tirés des premiers projets de restauration de l'habitat seront utiles à la province lorsqu'elle entreprendra d'autres projets de restauration. Bien que les arbres ne soient pas encore plantés, le programme a posé les bases écologiques, logistiques, réglementaires et relationnelles nécessaires à la réussite du projet. Pour les organisations se trouvant dans une situation similaire, l’expérience de la Saskatchewan montre que la qualité du travail effectué en amont joue un rôle clé dans la réussite du projet et que la mise en œuvre ne peut avoir lieu sans une planification adéquate et approfondie. Et chaque nouveau projet offre des occasions d’apprendre et de s’améliorer.